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Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

roman

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

[...]

 

 

         Ce premier contact était tout sauf cordial, et l’on sentait poindre l’affrontement de deux fortes volontés. Pourtant Malek rengaina sa fierté et fit profil bas pendant que le petit homme, qu’il devinait maintenant être Bonaparte, le héros d’Italie, lui tournait autour comme un marchand d’esclave. Il ne broncha même pas quand on lui tâta l’épaule et le biceps, pour estimer sa vigueur comme on l’aurait fait d’une bête. Soudain, avec toute la vivacité de son tempérament sanguin, le Corse attrapa d’une main le géant par la nuque et le fit ployer vers lui, ce qui semblait impossible compte tenu de la différence des corpulences.

         « Ceux qui me suivent doivent m’être dévoués corps et âme, dit-il dans un souffle à l’oreille de l'ange déchu. C’est la seule condition du succès. J’ai des visions auxquelles vous autres du commun ne pouvez accéder, et j’ai besoin qu’on les exécute à la lettre. Tu me comprends ?

          - Je crois, mon général, répondit l’autre sur le même ton, encore ébahi par la vivacité de l’assaut.

          - Es-tu prêt à me suivre jusqu’en Enfer ? dit encore Bonaparte en maintenant sa poigne. Car c’est bien l’Enfer que je te promets si tu viens avec moi !

          - L’Enfer, j’en viens, dit Malek. Et je l’ai parcouru tant de fois que même Satan ne veut plus me voir… »

          Les regards se jaugèrent encore un instant, flammes contre acier. Puis les yeux du Corse se plissèrent, pour devenir un franc éclat de rire :

          « Nous sommes faits du même bois, ce me semble, dit-il enfin. Tu as gagné ta place à bord de l’Orient. Tu seras mon homme de main, ou mon valet de pied, c’est selon. Je t’ai promis l’Enfer, mais je te promets aussi la Victoire : c’est une fille de joie dont j’ai les faveurs ces temps-ci. Et si tu résistes au désert, à la dysenterie et aux sabres mamelouks, je ferai de toi un homme riche ! »

              Il prit le géant par le bras, et le tira vers le bord du quai.

             « J’ai besoin d’un homme de confiance, dit-il tout bas en jetant un regard en coin à ses compagnons restés en arrière, et pour pouvoir te faire confiance, il faut que je te dise des secrets. Viens, faisons quelques pas et parlons un peu. »

             Ils s’éloignèrent encore du groupe qui accompagnait le général et contemplèrent l’intense activité qui régnait dans la rade, dernières dispositions fébriles à la veille du départ, qui avait déjà été plusieurs fois retardé. Jusqu’à l’horizon, des centaines de navires et de chaloupes couvraient la mer, tandis que sur les quais, des milliers d’hommes s’agitaient en tous sens. Le Corse redevenait un enfant en contemplant toute cette énergie qu’il sentait frémissante et obéissante sous sa main :

« N’est-ce pas grandiose ? Notre flotte comprend treize vaisseaux de ligne, six frégates et une corvette, ainsi que deux vaisseaux et sept frégates armés en flûte, auxquels il faut ajouter vingt-quatre bâtiments légers armés. Treize mille marins forment les équipages des bateaux de guerre ! Il y a en outre trois-cents neuf bateaux de transport chargés de troupes, manoeuvrés par trois mille marins. L'armée embarquée, ma grande armée, comprend trente-sept mille hommes ! Imagines-tu ce que cela fait, trente-sept mille hommes sur un champ de bataille ? Et regarde, là-bas : toutes ces malles, ces cartons à dessin, ces instrument barbares ! Ils appartiennent aux cent soixante-sept membres de la commission des sciences et des arts qui nous accompagnent pour décrire, mesurer, échantillonner, en un mot mettre en cartes, en schémas et en chiffres des terres jusqu’ici inconnues. Nous allons créer de nouveaux départements français ! »

 

 

[...]

 

 

 

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

[...]

 

Le départ devait être imminent, car déjà de nombreux navires attendaient loin au large que la flotte se mette en ordre. Les yeux toujours rivés sur l’horizon embrasé, Malek descendit rapidement la pente qui menait au centre ville, jusqu’au port. Ce n’est qu’arrivé au bout du dernier quai qu’il arrêta de marcher. Sourd et aveugle aux dizaines d’hommes, matelots et militaires, qui tourbillonnaient autour de lui dans la frénésie qui précède les grandes aventures humaines, l’apostat ne voyait que la mer. Il la retrouvait régulièrement au long de son parcours interminable, et la magie qu’elle exerçait sur lui ne faiblissait pas. Dans sa longue histoire, elle avait souvent symbolisé le changement radical de vie, de culture, de nom, qui lui servait à brouiller les pistes sur sa véritable nature. C’était tellement facile.

Loin au-delà de l’horizon, il pouvait presque voir le rivage d’en face, là où tout avait commencé. Il pouvait presque toucher de sa main tendue le sable brûlant qu’il avait laissé sans regret dans un passé inconcevable et qui, à ce moment précis, lui manquait à nouveau.

 

            « Holà, citoyen ! Est-ce donc pour te permettre de bailler aux corneilles que je dilapide l’argent de la nation ? »

            Surpris, Malek se retourna pour savoir qui osait l’interpeller de la sorte, lui qui était considéré depuis toujours comme un géant au milieu des humains, et dont la face, burinée par un nombre incalculable de coups de Soleil et de coups du sort, était en plus rongée par une mauvaise barbe de plusieurs semaines qui le rendait peu avenant. La surprise le fit presque tomber à genoux :

            « Alexandre ! » murmura-t-il un peu trop fort en restant bouche bée.

            Il se retrouvait soudain face à un groupe d’une dizaine d’hommes imposants et patibulaires, la plupart en uniforme, qui le toisaient d’importance. C’était pourtant le plus menu d’entre eux, au premier rang, qui lui avait tiré ce prénom de la bouche. Des cheveux arrivant aux épaules, raides comme des baguettes de tambour, et une redingote étriquée, au col haut, qui semblait encore rétrécir ses épaules, le rendaient peu impressionnant. Mais son regard dur comme le métal, noir comme l’antre du Cerbère, surmonté des accents circonflexes de la volonté, semblait pouvoir changer en pierre quiconque se dressait sur son chemin. Le sosie du jeune Alexandre, venu de Macédoine deux mille ans auparavant !

 

            Le gringalet, qui semblait être le chef du groupe, avait entendu l’interjection de Malek, qui l’avait visiblement comblé d’aise :

            « Quel est ton nom, canaille ? demanda-t-il à l’immortel en fronçant le sourcil.

-           Jean Thibault, d’Arras, dit Malek en bombant le torse, avec l’aisance de celui qui change de nom trois fois par jour. Pour vous servir, mon général.

-           Si tu veux me servir, pourquoi ne fais-tu rien, au milieu de cette multitude qui a tant à faire ? »

            Le petit homme aux cheveux longs le scrutait comme un aigle fixe une proie, et parlait avec une telle autorité qu’il était impossible de lui mentir.

« Je regardais ces beaux navires, là-bas, et je me disais que j’avais peut-être envie d’y embarquer pour voir du pays…

-           Et bien si jamais l’envie t’en prends vraiment, je peux facilement t’arranger l’affaire : nous avons besoin de bras forts comme les tiens. Mais d’abord, voyons : que sais-tu faire ? T’es-tu déjà battu ?

-           Souvent.

-           C’est bien, tu n’as pas de cervelle. A la guerre ?

-           Parfois.

-               Alors, c’est mieux : tu es un brave. Et tu survis, ce qui n’est pas plus mal. J’ai besoin de gaillards comme toi que la mitraille n’effraie pas. »

 

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© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

         (Voici un nouveau chapitre, où l'on retrouve Malek l'immortel bien longtemps après sa rencontre avec Alexander. Pourtant ce vieux souvenir presque oublié va ressurgir d'une manière inattendue... toujours avec l'Egypte en fil rouge !)        

 

 

 

           Malek avait quitté l’Egypte depuis plus de vingt siècles. Voyageant sans trêve de contrée en contrée, d’âge en âge, d’identité en identité, il n’avait jamais ressenti la moindre nostalgie pour les collines arides qui l’avaient vu « naître ». Cependant, au printemps 1798, le hasard le conduisit dans le sud de la France, où il entendit par des bruits de taverne que l’armée de la République, qui avait remporté d’éclatantes victoires en Italie emmenée par un jeune général du nom de Bonaparte, allait lancer dans le plus grand secret une immense armada vers le Moyen-Orient. La destination exacte était encore inconnue, mais on parlait d’envahir le delta du Nil ou Jérusalem, de libérer le Saint Sépulcre, et de planter le drapeau tricolore au Liban, en Syrie ou en Palestine. On allait mettre un terme à l’insolente hégémonie britannique dans la région ! Cette nouvelle paraissait des plus saugrenues à tout esprit sensé, et donc à Malek qui était versé dans l’art de la guerre : il n’était point besoin d’être fin stratège pour prévoir que l’armée s’enliserait dans les sables ottomans, à des milliers de kilomètres de la Mère Patrie, avec les pires difficultés pour se replier en cas de débâcle. En outre, cette aventure hasardeuse priverait la France de ses meilleurs généraux et d’une bonne partie de ses troupes à un moment où les voisins européens grinçaient fort des dents à l’idée de voir la Révolution se propager en dehors des frontières.

Pourtant, en entendant les soudards autour de lui évoquer les terres de légendes où se cachaient  des trésors insoupçonnés et vanter l’appétit insatiable des Musulmanes, l’éternel voyageur sentit des souvenirs qu’il croyait effacés à jamais lui revenir par bouffées. Le Nil ! Aucun plaisir n’était comparable à celui de plonger dans ses eaux bienfaisantes après plusieurs jours de désert ! Même le sein blanc des filles de Pharaon n’égalait pas en beauté la ligne verte et gorgée de vie que traçait Hâpi, le dieu fleuve, au milieu des royaumes brûlants de la mort. Que restait-il de Thèbes l’orgueilleuse, des palais des rois anciens, de l’or des temples opulents ? Et que restait-il de son propre passage à lui, qui avait été un temps le Dieu des Dieux, dans ces murs plusieurs fois millénaires ? Appâté, Malek décida d’aller vérifier l’information par lui-même. Peut-être y aurait-il moyen de voyager à peu de frais, en s’enrôlant dans l’armée française ?

Le 18 mai, ou plutôt le 29 floréal de l’an VII selon le calendrier révolutionnaire, il arrivait donc à Toulon, point de départ de cette croisade moderne, qu’on prédisait rapide et sans danger, comme d’habitude. Le port s’imposa soudain à sa vue au détour d’un promontoire, loin en contrebas. Le spectacle était stupéfiant. Il était déjà tard et tandis que le soleil transformait la mer en sang, une immense forêt de mâts dressait ses épines vers le ciel. Il y avait là, rassemblés dans la rade et jusqu’à plusieurs milles de la côte, un nombre incalculable de bateaux de toutes formes et de toutes tailles, qui formaient l’une des plus vastes armadas que Malek eût jamais vu, et certainement la plus disparate.

 

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© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

           

 

 

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            Il me fit partager ses visions d’un monde idéal, qu’il instaurerait une fois passé l’état de guerre permanent qu’il avait déclaré lors de son accès au trône, et qui n’était selon lui qu’un mal nécessaire et transitoire. Une seule nation englobant toutes les autres, illuminée par la sagesse des plus grands philosophes grecs, une seule langue, une seule monnaie. Les enfants grandiraient alors dans un monde pacifié et équitable, les mérites s’obtenant par le travail, et non par la naissance.

            Il emporta ma décision lorsqu’il me parla de ses projets pour l’Egypte. Il me dit en effet que son premier acte de gouvernement, s’il était amené à présider au destin des Deux Terres, serait de bâtir une nouvelle capitale au bord de la mer, entièrement tournée vers les grands axes commerciaux et culturels de la Méditerranée, vers la Grèce, vers le Liban, vers l’Asie Mineure. Non loin du port, il ferait construire un temple du savoir, la plus grande bibliothèque du monde, où serait entreposé l’ensemble des connaissances humaines, où seraient traduits, copiés et protégés tous les livres écrits depuis le début des temps ! Ainsi, Alexanderia, sa cité de rêve, serait non seulement le carrefour incontournable de toutes les transactions commerciales, mais aussi la lumière du genre humain, vers laquelle tous les regards se tourneraient pour repousser les spectres de l’ignorance et de la barbarie.

            Je ne savais pas s’il réussirait à matérialiser ses rêves, mais ceux-ci étaient beaux, et sa fougue, son enthousiasme à me les décrire me convainquirent de lui donner mon accord. Ce que je fis gravement, comme il sied à un dieu.

            S’il me prit vraiment pour Amon-Râ, je ne saurais le dire. Il y avait trop de discernement dans ses yeux, de calculs dans sa tête, et en même temps trop d’amour de lui-même dans son cœur, pour considérer que qui que ce fût d’autre qu’Alexander fût un dieu sur la Terre !


               Lorsque l’entretien se termina, je fis publiquement, devant les grands prêtres assemblés, une accolade paternelle au jeune garçon, et leur dit qu’en vérité celui-là était mon fils bien-aimé, et qu’il avait tout pouvoir sur l’Egypte pour lui rendre honneur, gloire et richesse. Cela équivalait à le faire Pharaon.

                Ce faisant, je donnais ma terre d’adoption à la Grèce pour les trois siècles suivants, sans remord car l’Egypte ne m’était plus rien. Puis, changeant une nouvelle fois d’apparence, je décidai de suivre ce roi adolescent qui semblait venu du ciel et qui promettait tant, et m’enrôlai dans son armée comme simple fantassin pour qu’il ne me reconnaisse pas. L’attente ne fut pas longue avant qu’Alexander ne souhaite repartir en campagne vers l’inconnu, laissant le gouvernement de la nouvelle province à un général, son ami le plus proche, un certain Ptolémée dont la descendance, prolifique et scandaleuse, ferait parler d’elle jusqu’à Cléopâtre, à l’arrivée de l’armée romaine. Ainsi commença ma longue marche pour conquérir l’Univers.

 

 

 

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

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         L’Egypte, pour laquelle j’avais tout quitté, et que j’avais tant contribué à enrichir et à renforcer, avec les Séthi et les Ramsès, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Les rois étrangers, Hittites ou Nubiens,  se succédaient et ruinaient l’économie. L’armée ne valait plus rien, la misère grandissait partout, les prêtres initiés aux hautes sciences étaient de moins en moins nombreux, et la langue élitiste des hiéroglyphes se perdait rapidement. Les grandes barques sacrées, qui reliaient une fois l’an les temples de Karnak et de Louxor durant la fête plusieurs fois millénaire d’Opet, prenaient l’eau de toute part. Les présages néfastes se multipliaient, qui me poussaient à tout quitter. Alors vint Alexander.

          Il avait déjà conquis la moitié du monde connu, et s’apprêtait à partir à l’assaut des terres sauvages et peuplées de monstres, loin à l’Est. Mais avant cela, il voulait posséder le joyau d’entre les joyaux, la clef de voûte du bassin Méditerranéen, son grenier à blé et son coffre aux trésors. Comme tant d’autres avant lui, il voulait devenir le maître des Deux Terres, Pharaon. Mais là où les barbares n’avaient usé que de force et de violence, il exprimait une fois encore une intelligence et une subtilité rares chez un jeune homme d’à peine vingt ans. Il avait décidé de prendre l’Egypte sans verser le sang, simplement en se faisant reconnaître comme fils de Zeus-Amon-Râ – nommer un dieu était un peu compliqué en ces temps-là ! - et représentant direct de son pouvoir sur la Terre. Les seuls combats qu’il livrerait sur le sol égyptien seraient ceux d’un libérateur, qui rendrait à son Père céleste ce qui lui était dû.

           C’est ainsi qu’il me trouva, au milieu du désert, à l’oasis de Siwa où il avait entendu dire qu’Amon-Râ parlait aux oracles. C’était là en effet que je m’étais retiré, à l’écart du tumulte des invasions qui agitaient de loin en loin la vallée du Nil. Une rencontre fut arrangée par les prêtres du lieu, qui voyaient dans les bonnes intentions du nouveau conquérant une chance de redorer leur gloire passée.

            Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire, vêtu d’une simple tunique blanche de moinillon, emprunt de l’humilité qui sied à celui qui quémande, il me fit – dois-je l’avouer ? – forte impression. Il émanait de lui, malgré sa défroque, un charisme et une noblesse que je n’avais jamais observés auparavant chez un homme, et que je n’ai, je crois, jamais constaté depuis. Ou peut-être chez Bonaparte, ou Jim Morrison, mais ils n’étaient que des copies, obsédés par le feu de l’original. L’Histoire devait prouver par la suite qu’il n’était effectivement qu’un mortel, mais je le pris un moment pour un ange inconnu venu m’annoncer mon pardon et ma libération, avec ses cheveux longs et son regard tranchant comme une lame.

            Nous parlâmes longuement, toute une journée me semble-t-il, et nous abordâmes les sujets les plus variés. De l’amour des femmes à la vie d’une armée en campagne, en passant par les plus grands auteurs hellènes, sa science de la vie et son érudition semblaient celles d’un vieillard. Le garçon, qui parlait aussi bien aux chevaux qu’aux hommes, me subjugua par son intelligence, et je me pris à entrevoir l’impossible : cet adolescent, si jeune encore, capable de déplacer les montagnes, ou de les araser si elles ne voulaient pas bouger, ne représentait-il pas un avant-goût d’une mutation de l’humanité ? N’était-il pas le héraut annonciateur d’une nouvelle ère, où les hommes, ayant grimpé quelques marches pour se rapprocher des dieux, auraient un accès naturel à toute la connaissance et la culture des mondes ? Où chacun serait exempt des tares et souffrances généralement constatées dans l’état matériel ?

 

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© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

          

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Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 


     (Voici un premier extrait d'un roman, "Incarnations",  à venir bientôt. J'en publierai régulièrement ici des passages, en fonction de l'avancement de mes corrections. Le personnage qui parle s'appelle Malek. C'est un ange déchu, prisonnier de la matière depuis des millénaires, immortel obligé de vivre parmi les hommes par Le Patron qui ne lui a pas pardonné un acte de rébellion.)

 

 

       J’ai voulu mourir. Souvent. Mettre enfin un terme à cette comédie. Mais je connais les souffrances qu’endurent les suicidés errant dans l’entre-mondes, suffisamment dissuasives pour les empêcher de recommencer, et je n’avais vraiment pas envie de tenter ma chance. Alors je laissai pendant des siècles le crachin des jours ruisseler sur moi, pluie régulière et interminable, sclérosante et grise. Puis j’eus une idée que je crus bonne un moment. Puisque mon corps était décidément incorruptible, et qu’aucune maladie ne l’affectait jamais, que l’usure des âges n’avait pas de prise sur lui, ou si peu, je m’étais dit qu’en devenant soldat, en participant à quelques-unes des innombrables guerres qu’offre l’Histoire,  je donnerais à la Grande Faucheuse plus de chances de me trouver sur son chemin. Evidemment, je me trompais, tant il est vrai que même au milieu des plus effroyables carnages, La Mort vous évitera avec soin si ce n’est pas votre heure. Et il semble que mon heure ne sonnera jamais. J’ai ainsi participé à des petits massacres et à de grandes batailles, assisté à des actes héroïques que tout le monde a oublié, et à des lâchetés sans nombre, mais dont certaines sont devenues grandioses une fois passées au filtre déformant de la légende.

 

       La guerre n’est sans doute pas l’invention des hommes, mais ils se la sont si bien appropriée qu’ils en sont passés maîtres. Grâce à elle, ils éliminent les gêneurs, régulent leur démographie, et font des bonds technologiques phénoménaux. C’est le conflit incessant, la peur et la compétition qu’il engendre, qui ont fait de l’humanité ce qu’elle est, qui ont façonné son évolution. En fantassin ou en cavalier, en troufion ou en maréchal, en rangs serrés sur une plaine ou seul dans une tranchée, avec un glaive, une baïonnette ou une mitrailleuse, j’en ai avalé, des litres de boue, de sueur et de sang. J’en ai vu mourir, des compagnons à mes côtés, à qui on sert toujours les mêmes fables, quelle que soit l’époque. Certains mêmes partaient le sourire aux lèvres ou la fleur à la boutonnière. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir, çà ne prendra pas longtemps, on sera revenu avant la moisson… ». Tu parles. C’étaient les mêmes qui faisaient dans leur froc en arrivant sur le champ de bataille, prenant conscience de l’ampleur du malentendu. C’est comme si d’une guerre à l’autre, on avait oublié les souffrances et les atrocités de la précédente, comme si les nouvelles armes, toujours plus raffinées, promettaient enfin une mort propre, sans bavure, et seulement pour les salauds d’en face. J’avais parfois l’impression d’être le seul à savoir vers quel enfer sans nom nous marchions. J’étais certainement l’un des rares, en tout cas, à y aller sans vouloir défendre le camp dans lequel je m’étais retrouvé embrigadé au hasard, dans un moment de déprime, en espérant simplement une fin rapide et indolore. Simplement une fin, en fait.


       Mes premières batailles, je les ai connues en suivant un enfant au bout du monde. Un enfant étrange, issu du mariage fascinant du glaive et de la chance, qui était venu me trouver, de l’autre côté de la mer, pour que je le fasse roi d’Egypte. Il régnait déjà sur mainte contrée, et ne comptait visiblement pas en rester là. Il s’appelait Alexander, et les hommes le surnommeraient « le Grand », malgré la brièveté de son passage.  [...]


 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

 

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